La fiancée vendue à l’Opéra de Munich. Brueghel en Bavière pour un spectacle rabelaisien.

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Selene Zanetti (Marie) et Pavol Breslik (Hans)
 Les photos sont de Wilfried Hössl
Selene Zanetti (Marie) et Pavol Breslik (Hans)
 Les photos sont de Wilfried Hössl

On ne change pas une équipe gagnante. Le metteur en scène westphalien David Bösch est revenu au Bayerische Staatsoper accompagné de Patrick Bannwart pour les décors et de Falko Herold pour les costumes. On leur doit quelques productions qui continuent de drainer les foules, dont le très réjouissant  Elisir d’amore, la Petite renarde ruséeMithridate re di Ponte ou les Meistersinger. Si la mise en scène de l’Elisir fait rêvercelle de Die verkaufte Braut nous convie à partager la vie brueghelienne d’un village bavarois et fait dans l’hénaurme.

«Assez hénaurme et d’ailleurs très vraisemblable», faisait dire Jules Romains à l’un de ses personnages, et ce sont chez David Bösch aussi des hommes et des femmes ma foi pleins de bonne volonté qui peuplent un village agricole, répartis sur une toute aussi énhaurme montagne de bottes de foin dont s’échappent ici et là les fumerolles de la fermentation. On est au village que diable ! avec des gens simples, terre à terre, attachés à la glaise, les bottes de caoutchouc aux pieds, pataugeant dans le purin odoriférant qu’ils vont répandre sur leurs champs, avec des gens rudes, sans trop d’éducation mais le coeur sur la main et le bon sens bien accroché. C’est la fête au village bavarois, avec ses grandes chopes de bière, sa petite cabane à la porte percée d’un coeur qui recouvre un trou merdeux et puant dans laquelle on ne pénètre qu’en cas d’extrême urgence, et encore… On boit beaucoup jusqu’à en être malade, un homme dégueule, d’autres pissent de concert en rivalisant de jets d’urine. C’est à qui pissera le plus haut. Un tracteur circulera sur scène, ainsi qu’un cochon enrubanné tenu en laisse comme dans le Pornokratès de Félicien Rops. Le cochon répond au doux nom de Willi et semble mieux élevé que la plupart des personnages qui peuplent le village. On boit, on chique, on fume, mais oui, on partage un joint. C’est très vraisemblable, trop sans doute pour certains, mais quoi, il n’y a pas de quoi en faire un foin ! David Bösch a convié la truculence et l’hyperbole pour nous donner un grand festin visuel, il ne manque que des diffuseurs d’odeurs pour que le spectacle soit total ! Mais qui s’en plaindra ? En seconde partie, c’est l’arrivée d’un cirque qui déboule en voiture au sommet de la montagne de foin sur une rampe de transport équipée d’un tapis roulant, un cirque avec son cannibale ensanglanté heureusement encagé, avec sa danseuse sur corde étoile, jolie comme un ange, avec son homme fort, avec sa fanfare et son échassier, avec sa féerie qui rappelle les féeries de l’Elisir. Les scènes de cirque sont traitées avec un entrain et un burlesque des plus drôles. David Bösch a traité la Fiancée perdue comme un farce qui rappelle celles du moyen âge. La vulgarité crève l’écran avec une telle force qu’elle en devient drôle et s’en voit transcendée.

Günther Groissböck (Kezal)

Une fois n’est pas coutume, le Bayerische Staatsoper a eu la bonne idée d’opter pour la version allemande de Max Kalbeck (1894), ce qui permet au public une meilleure approche de l’action. Le chef d’orchestre Tomáš Hanus, tout tchèque qu’il soit, a défendu cette option dans un article du programme, rappelant que l’opéra a été composé dans la Bohême autrichienne, et estimant que le livret tchèque de Karel Sabina est dans le rapport de la musique aux sonorités de la langue plus faible que le livret allemand. Hanus, qui est qualifié pour juger du problème, souligne aussi que ce problème qu’il rencontre chez Smetana ne se retrouve plus chez Janacek. Et c’est tout bénéfice pour le spectacle qui en devient accessible à un plus grand nombre et nous évite le torticolis de l’encombrante  lecture des surtitres. Ainsi le discours initial du chef de cirque fut-il un régal de drôlerie. L’orchestre et son chef ont enlevé leur partie avec brio et transmis toute la vivacité de cette musique si enjouée et ludique. Les choeurs, si bien utilisés par le metteur en scène pour la constitution de grands tableaux, ont participé de la même excellence.

Les personnages sont caricaturés sans trop forcer le trait, si ce n’est pour le personnage très maquereau mafieux de Kezal, le marieur, qui apparaît en costume blanc avec chemise rouge largement ouverte sur le poitrail où brille un collier en or. Le genre grosses bagouzes, gourmette et montre clinquantes, les cheveux bien gras et pommadés rabattus en arrière, un vendeur de foire qui déploie la panoplie de tous les tics du métier. Kezal s’est informatisé, le trou du souffleur lui sert d’imprimante et il vante son produit en tweetant plus que Donald Trump. Sa publicité clinquante apparaît dés l’ouverture en projection surdimensionnée sur un écran d’avant-scène. Günther Groissböck fait un époustouflant travail de scène avec une composition de personnage traité un peu à la Leporello. Cette basse magnifique qu’on connaît bien notamment dans des rôles wagnériens a également des talents de comique et joue des profondeurs caverneuses aux moments opportuns. Bravo, très drôle! Côté comique, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke donne une prestation également magnifique avec un Wenzel à la fois extrêmement tendre et comique, il réussit à faire pleurer de rire avec son  chant du bégaiement tout en donnant une profonde humanité à son personnage. La palme de la soirée revient sans conteste (et cela s’est bien sûr marqué à l’applaudimètre) à la très talentueuse Selene Zanetti qui chante le rôle principal. Selene Zanetti, fraîchement sortie de l’Opéra Studio de la maison, fait partie de la troupe du Bayerische Staatsoper depuis cette saison et réussit ici une grande entrée fracassante. Une voix au timbre magnifique, de la nuance, un grand raffinement dans les  modulations émotionnelles, – d’une grande maturité déjà -, de la finesse, une intelligence de l’interprétation, beaucoup de puissance, des facilités et des joliesses dans l’aigu. La noblesse et l’élégance de son chant se marient cependant plutôt mal avec sa composition d’une jeune paysanne sans grande éducation,grassouillette et fort vulgaire dans ses mastications de chewing-gum ou son déroulement de papier cul. Ce fort contraste donne une curieuse impression de dichotomie, due sans doute au traitement du personnage par le metteur en scène. Pavol Breslik joue avec une belle intelligence scénique de son séduisant physique de jeune premier et donne un Hans tout en légèreté vocale avec quelques passages de bravoure très heureusement enlevés.

On passe une excellente  soirée, très enjouée, et on sort le sourire aux lèvres de ce beau spectacle.

Live-stream : ce dimanche 6 janvier 2019, le Bayerische Staatsoper offre aux internautes le live-stream gratuit de ce spectacle qui sera encore repris les 19 et 22 juillet dans le cadre du Festival d’été.

Luc Roger