La mort de Danton de Gottfried von Einem au Theater-am-Gärtnerplatz

36
Crédit des photographies © Christian POGO Zach
Crédit des photographies © Christian POGO Zach

La Mort de Danton (Dantons Tod) est le premier opéra du compositeur autrichien Gottfried von Einem (1918-1996), une oeuvre qu’il composa à partir de l’adaptation que réalisa Boris Blacher du drame en quatre actes du dramaturge allemand Georg Büchner.  Büchner avait rédigé sa pièce de janvier à février 1835 et l’avait publiée la même année avec pour  sous-titre Images dramatiques de la Terreur en France. L’opéra de von Einem fut  créé au Festival de Salzbourg en 1947, où elle remporta un grand succès.

Gottfried von Einem – qui, dans sa jeunesse avait été un partisan convaincu d’ Adolphe Hitler mais avait eu le temps de prendre progressivement conscience de son erreur, – n’avait que 29 ans lors la création de son opéra Danton’s Tod  en 1947.  Büchner, quant à lui, n’avait que vingt-deux ans lorsqu’il publia sa pièce. Von Einem et Büchner étaient tous deux de jeunes artistes dynamiques en quête de changement qui souhaitaient transformer la société au moyen de leurs créations. Ainsi Von Einem avait-il entamé la composition de son opéra aussitôt après l’attentat contre Hitler de juillet 1944 et l’avait achevé deux ans plus tard, à l’époque du procès de Nüremberg.

Gottfried von Einem est surtout connu pour ses opéras « littéraires » : La Mort de DantonLe Procès (1953, d’après Franz Kafka), La Visite de la vieille dame (1971, d’après Friedrich Dürrenmatt) et Cabale et Amour (1976, d’après Friedrich Schiller. Il composa aussi de la musique orchestrale ainsi que de la musique de chambre, notamment 5 quatuors à cordes. Il faisait partie d’une « avant-garde modérée » et cultivait un langage essentiellement tonal, quoique parsemé d’éléments musicaux inspirés des recherches dodécaphoniques. Il se situait lui-même dans la lignée de Max Reger et d’Anton Bruckner.

La mort de Danton

La Révolution française s’est débarrassée des dirigeants absolutistes, mais le peuple continue de vivre le peuple dans la peur et la terreur. Alors que l’ancien révolutionnaire Georges Danton passe son temps au jeu et à l’amour, Robespierre veut imposer l’égalité de tous par la violence et la terreur. Ce n’est que lorsqu’il se voit lui-même menacé que Danton peut à nouveau être persuadé de s’impliquer en politique. Mais le doute s’empare de Danton qui ne parvient pas à démêler  ses propres motivations ni à croire à  lutter de force contre la liberté et la fraternité. Le drame impitoyable de Georg Büchner offre au compositeur autrichien Gottfried von Einem une occasion idéale de s’attaquer aux structures du pouvoir fasciste. Créé pour la première fois deux ans après la Seconde Guerre mondiale, l’œuvre, dont le message était alors évident,  n’a rien perdu de sa pertinence à ce jour.

La mort de Danton est opportunément montée au Theater-am-Gärtnerplatz  à l’occasion du centième anniversaire de la naissance du compositeur. La mise en scène a  été confiée au  célèbre réalisateur de théâtre et d’opéra Günter Krämer, bien connu du public français pour avoir monté le Ring de Wagner à l’Opéra Bastille lors de la saison 2009/2010.

Crédit des photographies © Christian POGO Zach

La mise en scène s’attaque de manière frontale à la problématique contemporaine de la montée des fascismes : Danton y est présenté comme un viveur qui s’adonne au jeu et à la boisson, et s’entoure de femmes faciles, ne voyant pas le couperet venir. Les décors dépouillés monochromes noirs d’Herbert Schäfer se détachent sur le fond brouillé, gris et sinistre, d’une ville industrielle, des tables sont alignées ou regroupées pour former plateau, soulignées du trait blanc de néons qui ailleurs viennent encadrer la scène ; un grand écran noir fait d’acier tressé reçoit en grand imprimé la projection de pages du texte de Brückner. On entre dans le monde intemporel des dictatures de la terreur, un monde de bruit et de fureur, sans espoir, dans lequel règne la peur de la torture et de la mort et où ne brille pas la moindre lueur d’espoir. Un monde plein de noirceurs que n’éclaire pas le  rond d’un soleil noir et mélancolique.

L’excellent Daniel Prohaska incarne avec son grand talent un Robespierre plein de morgue et de mépris, avide de pouvoir et de domination, face auquel le Danton débauché d’un Matthias Hausmann souverain ne peut opposer que la puissance de son chant sans parvenir à être crédible. La figure de Camille Desmoulins, dantoniste fervent, est brillamment interprétée par Alexandros Tsilogiannis. Sa femme Lucile, superbement jouée et chantée par  Mária Celeng, provoquera sa condamnation à mort en se déclarant royaliste ; elle n’a pas voulu survivre à son mari guillotiné.

L’orchestre magistralement dirigé par Oleg Ptashnikov a su rendre la moelle profonde et substantifique de la partition de von Einem, une musique ensorcellante qui prend à la gorge et saisit aux entrailles. Les choeurs, entraînés par Felix Meybier, constituent une maîtresse partie dans cet opéra. En deuxième partie , ils occupent les deux ailes du troisième balcon et leur chant puissant englobe et subjugue le public comme un écrin sonore au moment du procès de Danton. Ce sont comme des vagues énormes et insistantes de sons qui déferlent sur le public comme un terrible avertissement sur le sort que pourrait lui réserver les forces populistes, est c’est là sans doute le message que veut faire passer la mise en scène de Günter Krämer de ce bel opéra qui vaut en tout point la peine d’être découvert.

Prochaine et dernière représentation de la saison le 15 novembre au Theater-am-Gärtnerplatz.

Luc Roger