Le dernier jour d'un condamne à l'Opéra de Marseille

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Photo : Christian DRESSE
Le dernier jour d’un condamne à l’Opéra de Marseille. Photo : Christian DRESSE

Lorsque j’avais découvert cet ouvrage dans sa version scénique en mars 2014 à l’Opéra d’Avignon, j’avais entamé ma critique en décrivant mon sentiment premier : « Un choc ! ».

Aujourd’hui, à l’issue de cette première représentation à l’Opéra de Marseille, force est de constater que l’œuvre n’a rien perdu de sa puissance. On en sort aussi groggy qu’à la fin d’un combat de boxe (j’imagine puisque ne pratiquant pas ce sport), ou d’une épreuve sportive particulièrement éprouvante : totalement vidé !

La puissance de cette émotion est bien évidemment due tout d’abord au sujet choisi par Victor Hugo, qui était un ardent défenseur de la peine de mort. Puis vient cette musique écrite par David Alagna « tranchante comme la guillotine » disait Roberto Alagna à un journaliste. Incontestablement elle vous « prend aux tripes » avec un mélange de violence et de noirceur qui sied au thème, mais aussi une douceur et un lyrisme totalement bouleversant. On y entend de manière évidente des accents de « Boris Godounov », que ce soit dans les chœurs ou dans l’utilisation des cloches.

A cela s’ajoute la mise en scène parfaitement lisible et intelligente de Nadine Duffaut, qui ose mélanger deux époques sans que cela soit choquant puisque ce drame est de toutes les époques. La scène est séparée en deux parties : le cachot sombre et humide du prisonnier du XIXème siècle et la prison aux murs blancs carrelés du XXIème siècle d’une froideur effrayante. Que l’on soit dans l’ombre ou dans la lumière peut importe puisque le résultat sera le même : la mort !

Vocalement parlant notre ténor vedette était malheureusement – en ce soir de première – victime d’allergies qui ont quelque peu contrarié l’émission de sa voix, par moments seulement. Néanmoins, compte tenu de sa longue expérience et de sa combativité légendaire, il a su nous offrir une interprétation particulièrement émouvante. Il nous a encore une fois régalés de sa diction parfaite, qui donne à chaque mot une portée incroyable, et qui rend le surtitrage totalement inutile. A souligner que dimanche sa voix était nettement plus claire et l’émission très aisée, donnant à la représentation encore plus d’intensité.

Cette partition a été écrite sur mesure pour lui, mais n’en reste pas moins redoutable de difficultés. L’exemple le plus marquant étant son air du deuxième acte « non je ne suis pas un impie… » qui montre tous les écueils à surmonter. Sa voix doit sans cesse exprimer les sentiments de ce condamné à mort qui passe de la révolte au désespoir le plus profond, d’où des notes qui peuvent parfois surprendre et déstabiliser un public peu habitué à cela. Le résultat final est totalement bluffant avec cette montée en puissance qui conduit à l’exécution des deux personnages, accompagnés par une foule venue au spectacle et réclamant du sang comme au temps des empereurs romains assistants aux jeux du cirque : effrayant et terriblement efficace !

Sa partenaire Adina Aaron s’est elle aussi totalement investie dans ce rôle et le possède d’une façon exemplaire. Son français est correct et son interprétation scénique est hallucinante. Elle sait parfaitement décrire tous les tourments de l’âme d’une personne qui va mourir. Elle tourne dans sa cellule, comme une lionne en cage, exprimant tour à tour la peur, l’espoir, la révolte, le désespoir. Elle affronte la partition avec sureté, en surmontant toutes les difficultés pourtant oh combien nombreuses.

A côté de ces deux protagonistes, les autres rôles semblent bien pâles à l’exception peut-être de celui du Friauche interprété par Cyril Rovery, dans une scène très courte mais d’une grande violence. Il campe un formidable personnage mais force est de constater qu’il maîtrise assez peu sa puissance vocale : projeter oui, en rajouter non !

Encore une fois il faut saluer l’excellent travail du chœur et de son chef Emmanuel Trenque. Si les interventions de cette phalange sont rares, elles n’en sont pas moins remarquées et remarquables, que ce soit dans la scène des forçats ou l’exécution finale qui le pousse à son paroxysme.

Superbe direction d’orchestre également sous la baguette de Jean-Yves Ossonce qui sait parfaitement mettre en valeur cette musique si expressive.

En conclusion une œuvre qui a toute sa place dans le répertoire lyrique et mérite d’être représentée sur les plus grandes scènes. Merci à la Direction de l’Opéra de Marseille d’avoir osé, surtout pour une ouverture de saison.

Corinne LE GAC

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