L’Orchestre de Minería et un festival d’été tout à fait différent

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L’Orchestre de Minería et un festival d’été tout à fait différent
C. M. Prieto, K. Kashkashian. Photo: Lorena Alcaraz Minor

La richesse culturelle de Ciudad de México est aussi grande que ses proportions urbaines infinies: les arts plastiques, l’archéologie, le chant dans ses divers niveaux et manifestations, le théâtre, la musique, l’opéra – mais il paraît que le cinéma traverse une période plus difficile. On peut chercher encore et encore les raisons dau recul de l’industrie du cinéma dans un pays où se sont tournés des centaines des films chaque année, un pays qui était la grande puissance du cinéma latino-américain: le web, les pirates, les culebrones (soaps) pour la télévision, la concurrence implacable du voisin du nord (jamais respectueux avec la liberté du commerce quand il s’agit d’une des grandes industries de la puissance impériale)… Le grand privilège des arts vivants est, justement, qu’il faut des artistes réels sur scène, des acteurs, des musiciens. Devant le recul du cinéma mexicain, on peut voir l’essor des orchestres dans la capitale et ailleurs. Mais il s’agit d’une capitale fédérale de plus de vingt millions d’habitants, et les talents (dispersés ou réunis) sont abondants.

L’expérience de l’Orchestre de Minería (par référence au vieux Palais de l’industrie minière, un bijou, une merveille néoclassique, de l’époque finale de la colonie, aujourd’hui siège de la Foire internationale du livre) et de son cycle d’été est un bel exemple de la richesse de la vie culturelle dans la capitale mexicaine. C’est un vrai festival d’été, avec neuf sessions symphoniques dont beaucoup font appel à la voix, chœurs ou solistes. On en verra un exemple. Le Palais de Minería appartient à l’Université nationale autonome de Mexique (UNAM), un ensemble de haut niveau universitaire. L’orchestre joue comme d’habitude dans la très belle et large salle que l’Université dénomme Nezahualcóyotl, comme le roi poète et érudit de Texcoco, ville de la rive orientale du lac dont le centre était occupé par Mexique-Tenochtitlan (les Mexicas, la puissance dominante et contestée au moment de la «catastrophe», c’est-à-dire la conquête). Au Mexique, l’histoire, la légende, l’évocation, la mémoire historique (vraie ou inventée, qu’importe), tout cela est partout dans les rues, dans les institutions; la mémoire comme idéologie (fausse conscience), la mémoire comme moteur de vie et de création (prise de conscience). En même temps, abondant, fertile, inlassable, le pays de la grande courtoisie, le pays des violences «parallèles»: le Mexique et Ciudad de México, d’où on nous envoie en Europe des nouvelles violentes et macabres, sont aussi des puissances créatives, artistiques, dont les nouvelles sont souvent ignorées par la presse, avide surtout de ce que le poète français appelait «ail de basse cuisine».

La programmation de Sergio Vela, directeur artistique, est d’une originalité qui fait échapper le répertoire du festival aux lieux communs ou au déjà-vu, sans pour autant prendre pour principe d’imposer au public un programme de ceux qu’on légitime avec des mots comme «avant-garde». On peut voir ici le détail des neuf concerts du festival d’été de l’Orchestre de Minería. On n’a certes pas vu ces neuf concerts, parce qu’on n’a pas passé tout l’été au Mexique, malheureusement, mais on a été assisté aux deux dernières séances, toutes deux sous la baguette exceptionnelle de Carlos Miguel Prieto, son titulaire – quelle belle occasion!

Un concert avec la Sinfonia da Requiem de Britten, trois arias de Tigran Mansurian données à l’alto et finissant par la Deuxième Symphonie de Sibelius ne vise certainement pas à interloquer le public, mais ce n’est pas non plus le genre de programme habituel dans les salles voulant attirer à tout prix un grand nombre de spectateurs. Sibelius, à la rigueur, mais Britten et Mansurian…! C’était le huitième et avant-dernier concert. Mais le gala, plein de clins d’œil (populaires pour le public des concerts, mais pas du tout des concessions au rebattu), fut pour le dernier jour: deux marches bien connues d’Elgar, le Concerto pour violon de Tchaïkovski, et l’explosion de Porgy and Bess, dont on reparlera. Dans sa programmation, Sergio Vela a voulu dire adieu avec une fête gaie, lumineuse, la joie de Catfish Row sans la tragédie en arrière-plan, a peine esquissée; ce n’était pas le moment, et les nuances d’autres drames avaient marqué de précédents concerts.

On ne fera pas de la critique: la critique se fait, elle, toute seule, avec ces noms, avec ces programmes. On veut surtout faire connaître le phénomène de l’Orchestre de Minería, qui joue en été, mais aussi pendant la saison et à des moments importants, comme les concerts de Noël ou du Nouvel An. Les disques et les vidéos de cet orchestre sont bien reçus, et même très recherchés. Par exemple, la première édition des enregistrements des derniers concerts d’été est tout de suite épuisée. Mais, attention! Carlos Miguel Prieto et José Ardeán, chef associé, ont enregistré une intégrale Mahler qui va au-delà de n’importe quelle référence antérieure: les dix Symphonies (y compris le version réalisée par Cook pour la Dixième), Le Chant de la terre, les cycles vocaux (y compris Das klagende Lied et Le Cor merveilleux de l’enfant), le Mouvement de quatuor, les arrangements de Bach, Beethoven et Schubert: douze DVD (ou Blu-ray) d’une qualité artistique comparable aux grands cycles bien connus, et pas aussi exhaustifs que celui-ci.

Il faut remarquer que José Miguel Prieto, directeur musical de l’orchestre et baguette internationale, un très jeune musicien de cinquante ans, traverse une excellente période artistique et créative – et, sait-on jamais, peut-être son avenir sera-t-il encore plus brillant. Sa version, belle et nuancée, de la Deuxième de Sibelius; son Britten soigné, parfait, une Sinfonia da Requiem juste, sans pathos, intense, mesurée; son accompagnement de Kim Kashkashian, altiste américaine d’origine arménienne dans l’œuvre de Mansurian (trois arias, trois chants lyriques «en regardant le mont Ararat», le mont sacré des Arméniens, tout juste un siècle après le génocide, une des conséquences de la Grande Guerre, tombeau de l’Europe); sa sagesse dans l’accompagnement de Porgy and Bess avec des artistes comme Jonita Lattimore (soprano), Kevin Deas (basse) et le comédien-chanteur Dwayne Clark, mais aussi la New Orleans Black Chorale dirigée par John E. Ware – à un moment, ce sont eux, tous seuls, qui ont occupé la scène («When the saints», Spirituals…). Et après le concert, c’est le public qui pouvait chanter ou au moins déclarer «I can’t sit down». Mais l’éclat de la troupe de Porgy ne nous fait pas négliger le souvenir d’un des instants magiques de ces deux soirées: le violon de Vadim Gluzman dans le Concerto de Tchaïkovski. Dans deux concerts différents, à une semaine de distance, l’alto de Kim Kashkashian et le violon de Vadim Gluzman étaient peut-être plus des voix humaines que des instruments à cordes. Ils chantaient, surtout, ils chantaient: filato, vibrato, legato, éclosion, murmures, suggestio
ns, nuances, lyrisme… du chant, que du chant.

Santiago Martín Bermúdez