Reprise du Così fan tutte de Laufenberg au théâtre de la Hesse de Wiesbaden

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Reprise du Così fan tutte de Laufenberg au théâtre de la Hesse de Wiesbaden
Reprise du Così fan tutte de Laufenberg au théâtre de la Hesse de Wiesbaden

Le metteur en scène Uwe Eric Laufenberg, qui préside aux destinées du Théâtre de la Hesse à Wiesbaden, reprend cette saison sa production du Così  fan tutte de Mozart dans une mise en scène qui date de 2006, l’époque où il travaillait à Postdam,  et qu’il avait adaptée  à Wiesbaden fin 2015.

Laufenberg utilise avec succès la vieille recette qui consiste à installer choeur et spectateurs au sein du public. La scène (décors de Matthias Schaller) est encombrée de rangées de fauteuils où viennent prendre place les choristes qui, habillés comme vous et moi (costumes de Antje Sternberg), miment les  habitudes du public: on joue du téléphone portable, on se prend en photos, on salue ses connaissances d’un signe de la main ou on converse. Pour insister sur le procédé, un grand miroir placé en fond de scène reflète la salle. L’action se jouera sur le pourtour de la fosse d’orchestre aménagé en promenoir, avec un escalier qui descend en quelques marches vers les fauteuils du parterre.  

L’ouverture est magnifiquement exécutée par l’Orchestre  d’Etat de Hesse sous la direction compétente du jovial Konrad Junghänel, un spécialiste de l’interprétation historiquement informée, qui dirige avec bonheur  les grands opéras de Mozart à Wiesbaden depuis 2014. Même si, en toute  logique,  Laufenberg place l’action au temps présent, on aura tout au long de la soirée le plaisir de savourer la divine musique dans le goût musical de l’époque de Mozart. L’ouverture  de Junghänel qui fait couler les phrases mozartiennes en ruisseaux d’eaux vives rapides et allègres est à tirer des larmes de joie tellement elle est joliment interprétée.

Tout aussitôt, trois spectateurs opportunément placés au centre du  premier rang sous l’escalier menant vers le promenoir se mettent à chanter. La première milliseconde de surprise passée (mais le fut-on vraiment?), on se rend compte que Ferrando, Guglielmo et Don Alfonso se sont mêlés au public. Ils se lèveront très vite,  prendront le public à partie et continueront leurs chants du promenoir, interpellant le public de la scène comme celui de la salle, faisant leur dangereux pari, proclamant leurs certitudes divergentes. Fiordiligi et Dorabella se sont mêlées quant à elles aux spectateurs de la scène, dont on ne sait pas encore vraiment, tout en s’en doutant, qu’il s’agit du choeur. 

Le parti pris de la mise en scène de Laufenberg, qui insiste sur le fait que les protagonistes sont issus de nos rangs, – et que, partant, le problème posé de manière bouffonne par notre opera seria, celui de la fidélité en amour, est bien notre problème – ,  n’est pas sans risque musical car il exige pour sa vraisemblance que les chanteurs chantent vers les deux parties du public, celui de la salle et celui de la scène. Et patatras, le chant en souffre forcément quand les chanteurs projettent leurs voix vers le fond de la scène. et si cela peut à la rigueur passer pour les voix les plus puissantes, les voix plus petites en payent les plus grands dommages. Par contre, Laufenberg utilise fort habilement le promenoir, ce qui donne une soirée animée et vivante, avec de bonnes mises en places, et une circulation entre salle, scène et promenoir qui sert bien le propos.

La  soirée est encore l’occasion de découvrir ou de redécouvrir de remarquables jeunes talents, car les interprètes ont l’âge que l’on peut supposer des personnages. C’est d’abord, et surtout, deux jeunes talents roumains , Christina Pasaroiu en Fiordiligi et Ioan Hotea en Ferrando, qu’on a tous deux déjà pu  applaudir sur les scènes françaises. Christina Pasaroiu est dotée d’un soprano lyrique chaleureux et ambré, et d’une très grande richesse de couleurs, avec une grande étendue qui lui permet des jeux de saut d’octave dont elle ne se prive heureusement pas. Récemment très applaudie à Wiesbaden dans le rôle-titre de la Manon de Massenet, elle livre ici une Fiordiligi aussi bien jouée que chantée, avec des grands airs qui nous laissent entrevoir des lendemains radieux, et notamment un «Come scoglio» d’une grande intelligence technique et de toute beauté. Ian Hotea, un ténor de 27 ans à peine , premier prix Operalia en 2015, qui s’est déjà produit sur de grandes scènes européennes, donne ici  un Ferrando puissant, exalté et passionné, chanté d’une voix à la tessiture élevée et très agile, dotée d’une belle projection. La Dorabella de la mezzo-soprano Silvia Hauer a elle aussi un joli phrasé et de belles couleurs, une voix plutôt sombre qui peut s’éclairer de dorures lumineuses comme dans un clair-obscur, un timbre de diamant noir. On attendait Christopher Bolduc en Guglielmo, mais c’est le baryton australien Alexander Knight qui a tenu la partie, curieusement sans que ce remplacement soit annoncé, ce qui explique peut-être une performance honorable mais qui reste quelque peu en retrait de celle de ses partenaires. Thomas de Vries, attaché au Théâtre de Hesse depuis 2002, assure un Don Alonso chanté sans éclat, avec un bon jeu théâtral qui sauve la mise. Enfin la Despina de la new yorkaise d’origine coréenne Stella An est plutôt décevante, avec quelques passages plus séduisants cependant: la voix se perd lorsqu’elle chante dos à la scène, ses travestissements en docteur et en notaire manquent de crédibilité, avec un fausset sans couleur ni grande puissance.

 

Prochaines représentations: les 3 et 24 février, 3 et 9 mars 2018 au Hessiches Theater Wiesbaden

 

Luc Roger

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