Rigoletto à Liège: La Malédiction a encore frappé !!!

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Rigoletto à Liège: La Malédiction a encore frappé !!!
Gianluca Terranova (Photo : Opéra de Liège)

 

Comment est-il possible d’avoir vu et revu cet ouvrage, tout en ayant l’impression de le découvrir à nouveau ? Il suffit de faire appel à une excellente équipe d’interprètes, qui intelligemment dirigés donneront le meilleur d’eux même !

C’est exactement ce à quoi nous avons assisté ce samedi 28 mars à l’Opéra de Liège, pour la cinquième et avant dernière représentation du Rigoletto de Giuseppe Verdi. Dans cette œuvre créée en 1851 au Teatro La Fenice de Venise, Verdi intègre le mélodrame à la musique de façon à ce que le temps ne s’arrête jamais, créant ainsi une mélodie fluide qui donnera son rythme à la partition. D’ailleurs Verdi écrivait à Piave : « …Rigoletto est un opéra nettement plus révolutionnaire, et donc plus original, dans la forme comme dans le style ».

Nous n’avons pas assisté à une révolution avec la mise en scène, les décors et (superbes) costumes de Stefano Mazzonis Di Pralafera, mais plutôt à un retour à une tradition que l’on croyait perdue. Certains esprits chagrins pourront trouver cela un peu trop classique, mais c’est uniquement parce que nous ne sommes plus habitués à voir de jolies toiles peintes représentant l’intérieur du palais ou la demeure de Rigoletto. Cette production est au contraire très respectueuse du livret, très lisible, et tellement agréable à regarder. Les chanteurs ne sont pas livrés à eux même, ils évoluent aisément, et ce fait est actuellement assez rare pour être souligné. Belle idée d’animer l’ouverture de l’ouvrage en faisant entrer Rigoletto et sa fille Gilda. Il porte des vêtements de ville et un sac dans lequel se trouve son habit de bouffon, qu’il enfile après avoir raccompagné sa fille. Il y a d’un côté l’homme-le père, et de l’autre côté le bouffon qui va faire son métier d’amuseur public à la cour du Duc. L’ambiance légère et superficielle se met immédiatement en place avec l’arrivée des courtisans puis celle du Duc. Néanmoins une ombre vient gâcher la fête en la personne de Monterone (interprété par Roger Joakim), qui va lancer sa malédiction sur toute la cour. A partir de ce moment rien ne sera plus léger ni futile. La menace va peser sur toutes les têtes et elle s’accomplira cruellement pour le bouffon, tandis que le Duc continuera sa vie dissolue : vous avez-dit injustice ?

Les magnifiques costumes réalisés par Fernand Ruiz (des Ateliers de l’Opéra Royal de Wallonie) et les subtiles lumières de Michel Stilman, ajoutent ce qu’il faut d’élégance ou de drame à l’histoire.

De belles satisfactions concernant les interprètes vocaux, qu’il s’agisse des choristes ou des solistes, et un triomphe oh combien mérité pour le rôle titre.

Le ténor italien Gianluca Terranova interprète un Duc de Mantoue charmant/charmeur, insouciant, frivole à souhait, proclamant dans son air d’entrée « Il n’y a pas d’amour s’il n’y a pas de liberté. Je me ris de la fureur jalouse des maris… ». Vocalement, en dépit d’un léger manque de rigueur dans son chant, le timbre est agréable, il nuance joliment et les aigus sont projetés avec une grande assurance.

Un peu moins de facilités en revanche pour sa partenaire Désirée Rancatore. Elle est scéniquement une belle Gilda, mais vocalement elle rencontre quelques difficultés dans son air « caro nome ». Elle manque de soutien dans l’émission des notes piani ce qui la conduit à monter ses vocalises de façon un peu saccadée (en « escalier »), au lieu d’utiliser au maximum son légato. Il s’en suit un chant un peu heurté, très remarqué dans cet air, contrastant néanmoins avec un timbre agréable et une superbe interprétation de sa mort. Le duo avec son père à l’acte 2 a été également particulièrement brillant et émouvant.

Rigoletto à Liège: La Malédiction a encore frappé !!!
Léo Nucci et Désirée Rancatore (Photo : Ph. Loubère)

Le grand triomphateur de cette belle soirée a été le baryton Léo Nucci. Il reste inégalé dans ce rôle du bouffon qu’il a interprété près de 500 fois, qu’il maitrise totalement, tout en arrivant à se renouveler. Un véritable exploit pour ce chanteur qui fêtera ses 73 ans dans quelques jours !

Voilà un artiste fascinant : dès qu’il entre sur scène il prend possession de son personnage pour l’accompagner jusqu’au bout de l’ouvrage, passant en revue toute la palette des sentiments. Il est non seulement un formidable chanteur mais aussi un interprète incroyable : il ne joue pas Rigoletto, il est Rigoletto ! Il est le bouffon obligé de faire rire, de se moquer, quitte à s’attirer la haine de tous ceux qu’il bafoue et qui se vengeront tôt ou tard. Mais il est aussi le mari inconsolable de la perte de sa femme, et le père possessif de sa fille Gilda. Possessif au risque de l’étouffer et de la pousser à voir ce qui se passe ailleurs, à lui mentir pour enfin découvrir l’amour. Il éprouve pour sa fille une telle tendresse qu’il ira jusqu’à supplier à genoux les courtisans pour qu’ils lui rendent le seul bonheur qui lui reste sur cette terre « … tutto al mondo è tal figlia per me. Pietà, pietà signori, pietà ». Le portrait que propose le baryton ce soir est à la fois le même que les autres fois tout en étant différent. La voix se plie aux différentes inflexions pour devenir tour à tour mordante, agressive presque haineuse. Puis il redevient un père et nous retrouvons toute la douceur et la gentillesse qui peut émaner de lui. Quels que soient les sentiments qu’il exprime, il le fait toujours avec générosité et l’énergie qu’il communique est impressionnante. Il prendra d’ailleurs un réel plaisir à bisser (tous les soirs) le duo de la « Vendetta » : un phénomène vous dis-je !!!

L’ensemble des interprètes est porté par une formidable direction d’orchestre en la personne du Maestro Renato Palumbo. Son choix de tempi particulièrement contrastés est très intéressant et donne tout son rythme à cet ouvrage. Il dirige parfaitement les instrumentistes mais il veille avec attention sur le plateau, semblant se mettre à la place de chaque chanteur pour mieux servir la partition : du très beau travail.

Tous les autres rôles de moindre importance (« il n’y a pas de petits rôles chez Verdi » disait ce dernier) sont bien en place et contribuent au bon déroulement du spectacle.

En conclusion on ressort de cet ouvrage particulièrement émus, mais tellement heureux d’y avoir assisté.

Corinne Le Gac