Sidi Larbi Cherkaoui met en scène l’Alceste de Gluck au Bayerische Staatsoper

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Dorothea Röschmann (Alceste), Compagnie Eastman.  Crédit photographique Wilfried Hösl
Dorothea Röschmann (Alceste), Compagnie Eastman.
Crédit photographique Wilfried Hösl

La faiblesse de l’action dramatique du livret de l’Alceste de Christoph Willibald Gluck rend en soi la mise en scène de l’oeuvre périlleuse. Si, dans la version parisienne de 1776 ici représentée, l’adaptation de Le Bland du Roullet rétablit le rôle final d’Hercule et introduit les personnages des Coryphées qui ne sont pas présents dans la version italienne, le livret n’en manque pas moins de profondeur psychologique et reste fort éloigné des qualités magistrales de l’oeuvre d’Euripide. Dans la nouvelle production munichoise, la mise en scène de Sidi Larbi Cherkaoui, dont on attendait le meilleur suite à ses excellentes Indes galantes, les grandes qualités des danseurs et les qualités exquises des chorégraphies, ne nous semblent pas être parvenues à donner du corps au livret, qui en manque cruellement.

Dans une interview publiée dans le programme, Sidi Larbi Cherkaoui commentait sa conception de la danse dans son rapport à l’oeuvre : les danseurs sont une extension du chœur, un chœur muet. Leur gestuelle, les mouvements de la danse, traduisent et amplifient la perception que le chœur a des événements de l’action. Eléments changeants et modulables de la mise en scène, les danseurs peuvent représenter un personnage ou son énergie, en les renforçant ou, comme dans le troisième acte, figurer les forces et les esprits infernaux.

Dans les décors dépouillés de Henrik Ahr, aux lignes simples et classiques,  la plus grande part des mouvements de scène sont confiés aux danseurs et dans une moindre mesure au chœur, les protagonistes du drame étant la plupart du temps confinés dans leurs rôles statiques de chanteurs et placés en front de scène face au public, comme dans une version concertante. Bien sûr la danse est superbe, gracieuse et présente des élégances raffinées ou parfois une prestation à couper le souffle, comme un numéro époustouflant d’un break danseur, ce qui paradoxalement sauve la soirée, mais, malgré ses qualités techniques indiscutables, elle ne véhicule que trop rarement l’émotion tragique. Les mains virevoltent et papillonnent beaucoup, les bras font des moulinets complexes au-dessus des têtes, c’est tout à fait charmant, mais cela ne parle pas au cœur et cela ne prend pas aux tripes. Les clés de lecture ne sont pas livrées, sauf au troisième acte où les danseurs, tout de noirs vêtus, figurent les larves du Styx, juchés qu’ils sont sur de grandes échasses fixées aux pieds et aux mains qui donnent d’inquiétantes progressions décuplées encore lorsque le jeu des lumières en projette des ombres gigantesques. La beauté des chorégraphies est réjouissante mais n’est pas cathartique.

Resterait la musique qui, de l’aveu même de Gluck, devrait être réduite “à sa véritable fonction, celle de seconder la poésie pour fortifier l’expression des sentiments et l’intérêt des situations, sans  interrompre l’action et la refroidir par des ornements superflus.”  Tout devait y être clair et d’une grande simplicité. Mais, pas plus que les chorégraphies, la fosse d’orchestre ne soulève pas davantage le sentiment dramatique. Le chef Antonello Manacorda a fort à faire à coordonner l’orchestre, la danse, les choeurs et les chanteurs et fait certes de la belle ouvrage sans pour autant convoyer l’émotion. La musique s’énonce dans une belle cohérence quelque peu soporifique et sans éclat. Sidi Larbi Cherkaoui, qui sait si bien diriger ses danseurs dont il stimule et favorise la créativité en travaillant dans un dialogue ouvert, semble s’être moins occupé des chanteurs et des choeurs, dont l’expression, statique, est souvent réduite au chant. La soprano Dorothea Röschmann fait à Munich ses débuts dans le rôle ; malgré de la puissance (parfois trop) et une belle résistance face aux exigences de rôle long et difficile, elle ne donne pas une Alceste convaincante, avec ses “Divinités du Styx” qui manquent de fureur et ne reçoivent que des applaudissements modestes, parfois un vibrato trop marqué et une diction qui pourrait être améliorée. C’est du côté des seconds rôles qu’on trouve les plus belles prestations, comme la Coryphée de toute beauté d’Anna El-Kahshem ou l’excellent grand-prêtre de Michael Nagy qui chante aussi Hercule.

On pourra se faire sa propre opinion en suivant la retransmission internet offerte par le Bayerische Staatsoper ce samedi 1er juin à partir de 19H, ou sur arteconcert.com ou encore sur Br Klassik concerts.

Luc Roger