Teseo de Haendel au Theater an der Wien. Une soirée magique!

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Teseo de Haendel au Theater an der Wien. © Herwig Prammer
Teseo de Haendel au Theater an der Wien. © Herwig Prammer

Moshe Leiser & Patrice Caurier proposent une mise en scène intelligente et fouillée du Teseo, le troisième opéra londonien de Haendel, au Theater an der Wien avec René Jacobs, un spécialiste incontesté de l’opéra baroque au pupitre, un orchestre, des choeurs et un plateau de qualité.

L’action

En amour comme à la guerre, tous les coups sont permis, mais, si la fin justifie les moyens, elle n’en est pas pour autant toujours atteinte. C’est ce dont la magicienne Médée va faire le douloureux apprentissage au cours de cet opéra.

Athènes est en guerre et pourrait bien la perdre, aussi le roi Egée fait-il appel aux talents magiques de la sulfureuse Médée pour la remporter, lui promettant de l’épouser si sa magie s’avère efficace Le jeune héros Thésée est secrètement amoureux de la princesse Agilea, une pupille du roi Egée. Le problème est que Médée est amoureuse de Thésée, un amour non partagé. Athènes finit par remporter la victoire grâce à l’aide de la magicienne et à la bravoure de Thésée

Pour compliquer le tout,  Egée ne tient pas sa promesse d’épouser la magicienne qui n’est pas de son rang, il veut, en lieu et place, épouser Agilea, mais la jeune fille ne se montre pas enthousiaste, car elle aime Thésée. Egée propose à Médée d’épouser un de ses fils, qui a été élevé loin de la cour et que son père n’a jamais vu. Médée ne se montre pas trop déçue, puisque elle a des visées sur Thésée, elle espère que le fils d’Egée ne se manifestera pas et qu’elle pourra épouser Thésée, d’autant que le roi a annoncé à sa pupille qu’il l’aime et veut l’épouser.

Mais Thésée et Agilea ne l’entendent pas de cette oreille et décident de faire front pour sauver leur amour.

Ce n’est que lorsque Médée fait usage de ses pouvoirs magiques et expose Agilea aux tourments des enfers, puis menace de tuer Thésée si elle ne cède pas à sa requête, qu’elle réussit à contraindre la princesse à renoncer à Thésée pour lui sauver la vie, et prétende aimer Egée. Mais Thésée n’est pas longtemps dupe. Il comprend rapidement qu’Agilea se force à déguiser ses vrais sentiments et que, malgré son infidélité apparente, elle tient à lui plus que tout au monde. Egée est quant à lui également très en colère contre Médée parce que la magicienne a maltraité sa fiancée au moyen de sa magie.

Médée  découvre que Thésée est le fils inconnu d’Egée, ce que personne ne sait sinon elle. Pour se venger d’un seul coup et du père et du fis, elle fait en sorte qu’Egée prenne Thésée en haine, rendant le père jaloux de celui qu’il ne sait pas être son fils, et tente de le convaincre d’empoisonner son prétendu rival et de tuer ainsi son propre fils. Mais son plan échoue au dernier moment, Égée reconnaît le fils grâce son épée, qu’il lui avait lui-même fait parvenir.

La famille se recompose: : le noble Egée renonce à Agilea en faveur du fils retrouvé et Médée, désespérée par la perte de son amour, prend la fuite en proférant des terribles menaces et finit par se  suicider.

Le premier Teseo de Londres

En 1711, Haendel avait remporté un succès retentissant à Londres avec Rinaldo, son premier opéra londonien, mais lorsqu’en 1712 il voulut enchaîner avec Il pastor fido, il ne rencontra pas le succès escompté : le nouvel opéra fut critiqué pour la pauvreté de ses décors. Aussi Haendel fit-il le choix d’un opéra avec une mise en scène plus somptueuse. Il fit traduire vers l’italien  l’un des opéras français les plus célèbres, le Thésée (1675)  que Lully avait mis en musique sur le texte de Philippe Quinault. Si Haendel conserve, une fois ne sera pas coutume, le découpage en cinq actes, contrairement au schéma des opéras italiens il y introduisit des choeurs, une alternance divertissante de scènes tragiques et comiques, ainsi que des événements magiques et merveilleux  déchaînés par la jalousie de la magicienne.  Avec le TeseoHaendel voulut réinventer l’opéra français avec des moyens italiens. L’intrigue variée lui a également inspiré une richesse musicale extraordinaire avec deux numéros choraux, des duets et des arias.

Quoique le héros Thésée ait prêté son nom à l’oeuvre et chante un grand nombre d’arias, c’est la magicienne Médée qui est au centre de toutes les attentions et forme le coeur de l’intrigue. A l’instar de Thésée, elle n’apparaît pourtant qu’au deuxième acte, mais elle domine ensuite la scène, et  la musique semble s’organiser autour de ce personnage voué à l’échec. C’est d’abord une musique douce et joyeuse, lorsque Médée espère que son amour se réalisera et qu’elle soutient le roi Egée et les Athéniens. Mais lorsqu’elle réalise qu’elle n’obtiendra pas la réalisation de ses désirs,  elle intervient de manière destructive avec sa magie et devient effrayante. Haendel définit le rôle de Médée de telle manière que le spectateur est cependant amené à sympathiser avec sa douleur et à sentir que sa colère est justifiée. Parmi les points saillants, citons les incantations riches en colorature d’une Médée en pleine fureur et son superbe dernier air «Morirò ma vendicata». Dans cet aria, les thèmes de la mort et de la vengeance s’expriment musicalement  par un adagio poignant qui se mue en l’éclat agressif d’une colorature virtuose.

Si le public londonien apprécia ce nouvel opéra, ce fut un fiasco financier. Les machineries pour la représentation du monde magique dévorèrent des sommes énormes et, après la deuxième représentation, le metteur en scène, qui avait déjà imposé des coupes inopportunes dans le livret, disparut  avec les recettes du guichet.

Une mise en scène millimétrée  et des interprètes de qualité

Pour la nouvelle production viennoise, Moshe Leiser & Patrice Caurier sont venus avec un équipe soudée qui a fait ses preuves : Christian Fenouillat pour les décors, Agostino Cavalca pour les costumes et Christophe Forey pour les éclairages. Ils déplacent l’action de la Grèce antique mythique vers la seconde guerre mondiale. On se trouve dans les salons d’un palais royal au décor baroque, avec ses larges voûtes décorées de fresques mythologiques. Les salons se présentent sur deux plans en enfilade séparés par une large arcade, meublés d’ensembles disséminés de fauteuils cabriolets. Des tableaux ornent les murs dont, au centre du mur du fond, une grande oeuvre du peintre anglais George Stubbs, le Cheval attaqué par un lion, un thème que le peintre anglais explora à maintes reprises à partir de 1762. Pour cette mise en abyme,  Christian Fenouillat et les metteurs en scène ont choisi la version au cheval blanc de 1768. Le tableau représente en plan rapproché l’agression d’un cheval par un lion, qui lui saute sur le dos en y plantant ses griffes, en soulignant la terreur et la douleur du cheval. La métaphore est évidente: le lion tueur n’est autre que la magicienne Médée et le cheval la princesse Agilea, une âme pure et sensible qui subit les tortures de la sorcière.

Au premier acte, le palais est transformé en hôpital et l’on assiste à l’arrivée ou au transport de blessés de guerre que l’on y vient soigner. La princesse Agilea et sa suivante sont habillées sobrement de tenues grises et brunes  qui conviennent au tragique de l’heure et aux soins des blessés. Un poste TSF, qu’Agilea écoute dans un coin pour avoir des nouvelles du front, diffuse une musique baroque. Des lits blancs d’hôpital défilent porteurs de blessés ensanglantés, une arcade a été tendue d’un simple rideau de toile pour cloisonner quelque peu le grand salon du palais, ces mobiliers de fortune contrastent avec la richesse du palais.  Le mur du fond de scène comporte une grande double porte qui donne accès aux appartements privés du roi, ce qui donnera l’impression de sa proximité constante, même si le personnage n’apparaît que relativement peu en scène.

Les metteurs en scène ont réalisé un travail minutieux de direction d’acteurs en millimétrant tous leurs déplacements et en réalisant un travail de décomposition des expressions de manière à coller au plus près au  texte et à rendre le chant baroque et ses répétitions le plus naturel possible. Et le résultat est magique et palpitant: on pénètre au plus intime des personnages dont les émotions sont décortiquées et exprimées du fond de leurs âmes ; on ne se trouve plus comme c’est souvent le cas dans la représentation des opéras baroques devant des chanteurs qui font face au public de manière statique et qui roucoulent leurs coloratures ahanées en déployant tout l’art de leur chant, mais devant des êtres de chair et de sang montrés au naturel, torturés par leurs émotions d’amour, de haine ou de jalousie, et dont on donne à voir l’intériorité, qui se révèle de plus en plus précisément au fil du chant.

Car ce n’est pas tellement de guerre qu’il s’agit dans cet opéra que du tableau effrayant ou sublime des passions humaines, des plus élevées, comme celles ou sacrifice d’Agilea ou de la grandeur d’âme d’Egée en fin d’opéra, lorsqu’il parvient à sublimer son amour pour sa pupille en un amour paternel, aux plus  viles, comme celles qu’animent la magicienne Médée qui nous donne à voir les plus infâmes noirceurs de l’âme humaine.

Il faut cependant nuancer ce dernier point, et Moshe Leiser & Patrice Caurier y insistent bien: Médée n’est pas qu’une personne abominable, elle est aussi une femme à la personnalité complexe qui souffre de ce qu’elle est et qui est consciente de sa propre monstruosité, plus victime qu’actrice de son propre destin, possédée par les démons de la haine jalouse. Sa magie n’est peut-être que l’effet de la canalisation des énergies négatives qui s’emparent de son âme ; ainsi du moment où les metteurs en scène la font décoller du sol ou des vents violents qu’elle déchaîne et qui viennent balayer le mobilier du grand salon ou soulever les rideaux. On ne sait d’ailleurs pas si la victoire des Athéniens est due aux pouvoirs de Médée ou à l’héroïsme de Thésée. Lorsqu’elle essaye de s’emparer de l’âme d’Agilea, Leiser et Caurier font pénétrer des mains gigantesques par les grandes portes, bloquant toutes les issues par lesquelles la jeune femme pourrait essayer de s’enfuir. Elle métamorphose aussi les laquais du palais en lycanthropes qui viennent menacer de leurs crocs Agiléa et Thésée endormi. Mais la magie de Médée a des limites, l’amour sortira vainqueur et Médée, qui a pris la fuite reviendra au palais pour se suicider à la grenade  lors du banquet final.

L’intelligence du chant des metteurs en scène qui ont réussi une remarquable direction d’acteurs se retrouve dans les magnificences de la direction d’orchestre de ce maestro barocco assolutissimo qu’est René Jacobs dont le palmarès présente 40 années de direction d’orchestre et d’expertise de l’opéra et du chant baroque. Le bonheur se lisait sur les visages des musiciens de l’Akademie für alte Musik Berlin avec notamment des hautbois rayonnants et un percussionniste aux anges de se voir si bien sollicité pour les bruitages divers des éléments déchaînés, de la tempête et du tonnerre ou du bruit de la grenade qui explose au final.

Les qualités combinées de la direction d’orchestre et la mise en scène favorisent l’épanouissement du chant. La palme de la soirée revient sans conteste à l’extraordinaire interprétation de la mezzo-soprano française Gaëlle Arquez qui a nourri de sa flamme ardente l’impétueux  personnage de Médée. L’intensité dramatique de son jeu n’a d’égal que la virtuosité, l’étendue et la chaleur envoûtante et inquiétante de son chant, avec de belles descentes dans les tons graves. A l’opposé des tenues modestes dont Agostino Cavalca revêt la princesse Agilea, Médée apparaît dans des fourrures de prix et  de riches robes de soirée aux couleurs vives, des rouges et des bleus lumineux, taillées dans des matériaux somptueux. La soprano norvégienne Mari Eriksmoen est tout aussi remarquable dans le rôle de sa rivale Agilea avec son chant à la fois souple et précis et une technique extrêmement soignée, ravissante dans l’expression de la joie amoureuse, déchirante dans celle du désespoir et de l’offrande de soi. Le Teseo de Lena Belkina est un peu le maillon faible de la soirée, la jeune mezzo ne convainc pas dans ce rôle travesti et ne parvient pas à incarner avec la puissance vocale qu’on en attendrait l’héroïsme du guerrier, d’autant que de curieuses sonorités viennent parfois entraver la diction des consonnes sifflantes ou chuintantes. Le contre-ténor Christophe Dumaux interprète avec beaucoup de subtilité vocale le rôle du roi Egée dont il campe remarquablement la dignité avec des qualités d’acteur impressionnantes dans le rendu de l’évolution du personnage et du conflit intérieur qui l’anime. Robin Johannsen et  Benno Schachtner, un des meilleurs contre-ténors allemands du moment,  qui fait ici des débuts très remarqués, donnent tous deux une dimension extraordinaire au second couple de la soirée, celui de Clizia et d’Arcane, un couple qui donne une version plus édulcorée de la jalousie et dont la représentation n’est pas dénuée d’humour.

Une soirée saluée par un public enthousiaste qui a su prendre la mesure de son bonheur!

Luc Roger