Torsten Fischer met en scène le Messie de Haendel au Theater-am-Gärtnerplatz

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Dmitry Egorov

Le Théâtre de la Gärtnerplatz propose en début de saison une version scénique du Messie de Haendel. Il en a confié le projet à Torsten Fischer qui s’est essayé à produire un spectacle total autour du plus célèbre des oratorios englobant les disciplines du théâtre, de la danse, de la musique et du chant. Fischer donne une relecture du livret biblique de Charles Jennens, à l’origine des textes chantés,  en les confrontant aux textes du roman Le testament de Marie (The Testament of Mary) de l’écrivain irlandais Colm Tóibín, joués en monologue par l’actrice Sandra Cervik.

Dans le roman de Tóibín, deux hommes surveillent et font subir un interrogatoire à Marie pour lui faire dire ce qu’elle n’a pas vu. Ces hommes veulent bâtir autour de la crucifixion une légende qu’elle refuse parce qu’elle ne correspond pas à son vécu. Elle a vu grandir son enfant et s’est inquiétée de sa transformation, elle tente de faire remonter ce passé à la surface de sa mémoire. Elle se souvient de son fils qui s’est entouré d’un cercle de vauriens, des fauteurs de troubles qui le manipulent pour le transformer en un être prétendument exceptionnel capable de changer l’eau en vin ou de ressusciter un mort. Et c’est à la mort qu’ils l’envoient se servant de la crucifixion pour tenter de prendre le pouvoir en le proclamant fils de Dieu. La Marie de Tóibín n’a suivi ces événements que de loin, détestant la manipulation que son malheureux enfant a subie, elle n’a pas assisté à son supplice, elle ne l’a pas recueilli à sa descente de croix et elle refuse de souscrire à cette imposture à laquelle ses interrogateurs cherchent à la faire adhérer.

Le roman de Tóibín présente une version diamétralement opposée à celle du récit biblique de l’oratorio de Haendel et c’est ce mélange détonant que Torsten Fischer a cherché à mettre en scène. Un danseur extraordinaire, David Valencia,  joue le personnage du fils de Marie, ce faux messie dont le choeur et les chanteurs annoncent et célèbrent la venue. La troupe de danse du théâtre incarne les compagnons de ce fils manipulé comme un pantin.

Sandra Cervik (Marie), David Valencia (le fils).                             Crédit photos : Marie-Laure Briane.
Sandra Cervik (Marie), David Valencia (le fils).
Crédit photos : Marie-Laure Briane.

L’oratorio sacré de Haendel contenait déjà des aspects profanes en ce sens qu’il avait mis à la disposition de la prédication le ressort dramatique et musical de l’opéra. Haendel avait atteint une dimension nouvelle en lui donnant une amplification théâtrale, sans toutefois le faire jouer  par des acteurs dans un décor.

Torsten Fischer a tenté l’expérience de la théâtralisation du Messie en intégrant le message biblique dans le cadre d’une oeuvre qui le dénonce comme une vaste imposture politiquement manipulée. Mais sans doute ce propos est-il par trop complexe pour être bien reçu, car, malgré l’excellence des interprètes, le public se fait rare aux représentations, peut-être par manque de communication et d’information sur les tenants et aboutissants du spectacle. La lisibilité n’est pas au rendez-vous, le spectacle ne propose pas suffisamment les clés de sa lecture.

Ce sont les interprètes qui apportent le meilleur de la soirée. Sandra Cervik, qui a déjà travaillé à plusieurs reprises sous la direction de Torsten Fischer, donne une interprétation convaincante de la mère avec une forte présence en scène et une grande puissance charismatique, une voix profonde d’une grande intensité dramatique qui confère une réelle authenticité au propos. David Valencia apporte son étonnante plasticité à la figuration corporelle des souffrances intenses et de la fragmentation physique du fils. Anthony Bramall est rompu aux subtilités de la musique baroque et fait rendre à l’orchestre et aux choeurs la belle opulence de  la musique de Haendel. Les solistes sont de belle tenue : l’américaine Jennifer O’Loughlin, radieuse avec une ligne de chant pure et sobre, Mária Celeng avec son soprano clair bien projeté et la mezzo autrichienne Anna-Katharina Tonauer ; le contre-ténor russe Dmitry Egorov est particulièrement applaudi, de même que le baryton-basse  grec Timos Sirlantzis.

Jusqu’au 3 novembre au Theater-am-Gärtnerplatz.

Luc Roger