Trois hommes dans la neige monté pour la première fois en opérette au Theater-am-Gärtnerplatz

20
Trois hommes dans la neige
Trois hommes dans la neige

Grand événement sur les scènes munichoises avec la création mondiale d’une nouvelle revue à grand spectacle en forme d’opérette au Theater-am-Gärtnerplatz de Munich. Le théâtre populaire de Munich a passé commande d’une adaptation à la scène musicale du célèbre roman Drei Männer im Schnee (traduit en français sous le titre Trois hommes dans la neige) au génial compositeur et librettiste franconien Thomas Pigor, un créateur bien connu du public allemand et maintes fois primé (il s’est vu entre autres attribuer le prix du cabaret autrichien et le prix du cabaret bavarois).

Erich Kästner avait publié Trois hommes dans la neige en 1934. Le roman fut traduit dans toutes les langues et a inspiré pas moins de six films,  dont le premier fut, dès 1935, Un oiseau rare, un film français de Richard Pottier dans une adaptation de Jacques Prévert. Le succès du roman tient pour beaucoup à l’humour avec lequel son auteur tourne en ridicule le snobisme et les préjugés de classes. Le snobisme règne en maître sur le personnel et les clients du Grand Hôtel alpin où, un beau soir, débarque un trio disparate. Ne se fiant qu’à des apparences adroitement truquées et soucieux des hiérarchies de l’argent, les employés bien stylés relégueront le millionnaire excentrique dans une chambre de bonne. Par contre, ils aduleront et porteront aux nues deux autres compères, un étudiant sans le sou aux inventions géniales mais non reconnues qui a gagné dans un concours un séjour d’une semaine au Grand Hôtel  et un valet de chambre jouant les grands armateurs. Dans une folle soirée, les méprises se succèdent et se multiplient par un effet boule de neige. Et de neige et il est beaucoup question comme il se doit dans une station de sport d’hiver où les trois hommes vont s’unir pour créer un superbe bonhomme de neige, baptisé Casimir.

La publication date de 1934,  la sinistre époque du nazisme triomphant. Kästner, une des plus grandes figures intellectuelles berlinoises au moment de la République de Weimar, avait dû publier son roman en Suisse, les nazis ayant honni son roman Vers l’abîme l’ayant offert aux flammes d’un autodafé en 1933, pour « non conformité à l’esprit allemand ». Mais, contrairement à d’autres grands écrivains qui choisirent alors le chemin de l’exil, Kästner décida de rester en Allemagne et parvint à survivre aux persécutions d’un régime qui l’avait interdit de  publication.

Pourtant, dans le livre qui nous occupe, on ne trouve pas vraiment de projection politique, mais davantage d’une critique  humoristique d’une société toute entière vouée au culte de Mammon.

Trois hommes dans la neige

Les caprices météorologiques de l’hiver que nous vivons ont voulu que les Alpes bavaroises et tyroliennes soient, – une fois n’est plus coutume – , ensevelies sous des mètres de neige. Rien ne pouvait tomber plus à pic que la production de cette nouvelle opérette vraiment bien de saison ! Et c’est à un fabuleux travail d’équipe que l’on a pu assister avec Thomas Pigor en maître d’oeuvre : la musique a  été composée en équipe par Konrad Koselleck, qui se chargea aussi de l’orchestration, Christoph Israel, Benedikt Eichhorn et Thomas Pigor. Et la mise en scène a été prise en charge ce grand spécialiste de l’opérette qu’est Josef E. Köpplinger, le bouillonnant directeur général du Theater-am-Gärtnerplatz, qui réussit avec une équipe aussi brillante que soudée (Rainer Sinell pour les décors et Dagmar Morellpour les costumes), une de ses plus brillantes et amusantes productions.

Une grande soirée de théâtre musical qui fait appel à toutes les ressources d’un grand spectacle populaire : l’art du cabaret, du théâtre, de la chorégraphie théâtrale, avec d’importants choeurs d’enfants et d’adultes, une musique bourrée de références à la chanson de cabaret et aux musiques des années 30, un livret drôle et satirique avec les pointes habituelles lancées à l’actualité sociétale et politique contemporaine, le tableau historique d’une époque où se mêlent encore les reliquats de la vie nocturne endiablée du  Berlin de la fin des années 20, avec ses soirées délirantes et son homosexualité triomphante,  mais dans laquelle le nazisme se présente en sinistre sauveur fouteur d’ordre face à la crise économique à laquelle l’Allemagne payait un si grand tribut. Et des trouvailles de livret et de mise en scène sans fin : un départ en fanfare avec des grands et superbes choeurs d’enfants lors d’une fête de Noël dans l’entreprise du multimillionnaire déguisé en Père Noël, un grand hôtel sur plateau tournant dans le style art déco du début des années 30, un superbe ballet des apprentis skieurs mené par le beau moniteur de ski qui fait tourner la tête des dames qui s’efforcent sans succès d’attirer son attention, avec les skis qui font office de claquettes, d’excellentes combinaisons de l’utilisation technique des cintres et du plateau tournant pour les changements de décors tout en souplesse, l’amusante utilisation de la benne du téléphérique qui dans la tempête sert de cage de Faraday, l’invention d’une bonne femme de neige qui est la bonne amie du bonhomme de neige Casimir, l’introduction d’un coup de foudre entre le majordome du multimillionnaire et le moniteur de ski qui rêve de partir de sa montagne et qui se voit offrir un séjour berlinois à la Nollendorfplatz, haut-lieu homo de la fin des années 20, le Zillertal tyrolien comme lieu de l’action, les jeux dialectaux du tyrolien au berlinois, le tout joué et chanté par une troupe du Gärtnerplatztheater en pleine forme.  La première a été saluée par des applaudissements frénétiques et une standing ovation.

Cela s’apprécie mieux si on pratique l’allemand, ce qui permet d’apprécier les nuances du texte et du jeu, mais cela passe aussi fort bien sur le plan musical, avec une partition endiablée parfaitement orchestrée et une exécution magnifiquement enlevée par l’orchestre du théâtre dirigé avec une fougue magistrale par Andreas Kowalewitz.

Le spectacle de l’hiver à ne pas manquer à Munich ! Encore pour huit représentations jusqu’au 10 mars. Dates et billetterie, cliquer ici.

Luc Roger