Un plateau de rêve pour la reprise de Rusalka à l’Opéra de Vienne.

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Camilla Nylund (Rusalka) © Wiener Staatsoper / Michael Pöhn
Camilla Nylund (Rusalka) © Wiener Staatsoper / Michael Pöhn

Le Wiener Staatsoper a repris cette saison la Rusalka d’Antonin Dvorak dans la version originale complète. La mise en scène de Sven Eric Bechtolf remonte à 2014, et avait, à l’époque de la première,  été fort bien accueillie. Bechtholf, un acteur et metteur en scène allemand qui s’était déjà vu confier le Ring à Vienne, a depuis lors été en 2015 et 2016 responsable de la programmation artistique du Festival de Salzbourg.

Dans les mythologies slaves, les Rusalkas sont des ondines à la beauté fascinante, dont les  seins lumineux et les flancs aux lignes virginales se voilent d’une tunique de feuillage où se mêle leur longue chevelure qui en a la couleur.   Les yeux verts de ces nymphes merveilleuses et perfides, qui luisent comme des sources vives au soleil, attirent les jeunes hommes au profond de la forêt, où ils trouvent une mort exquise et certaine. On raconte que ce sont des vierges mortes suicidées, qui ont cherché à noyer leur désespoir dans les eaux. Par les nuits lunaires, on voit ces ondines tourner ensemble, — mains enlacées, — près des joncs. Pour venger leur amour méprisé, elle font périr dans les flots les hommes qu’elles attirent par le charme mélancolique de leur voix.

Ce n’est pas là l’esprit du livret de Jaroslav Kvapil puisque chez Dvorak c’est au départ la Rusalka qui est amoureuse du prince et veut quitter sa condition d’ondine pour vivre à ses côtés, mais Sven Eric Bechtolf  réintroduit le caractère cruel et dangereux des ondines au troisième acte, lorsque la Jezibaba assassine le garde-chasse et le garçon de cuisine et que les ondines se transforment en goules et viennent se repaître de la chair et du sang de leurs cadavres, ce que le metteur en scène construit avec des références cinématographiques à la clé.

La mise en scène de Bechtholf n’est pas explicite, mais procède par touches intuitives qui construisent un fil narratif qui fait progressivement sens. On pénètre à tâtons dans la psyché inquiète de cette jeune vierge qui part à la découverte de sa sexualité et va connaître sa première expérience amoureuse, dont la cruauté sera d’autant plus grande qu’elle ne peut s’exprimer, puisque le mutisme fut le prix à payer pour se libérer de sa condition d’ondine et devenir humaine. Les décors intemporels de Rolf Glittenberg et les beaux costumes de Marianne Glittenberg ne renvoient  pas à un lieu défini, mais créent davantage une atmosphère onirique ou fantasmatique qui donnent un cadre à la progression dramatique. Les décors font l’impasse sur l’élément aquatique. La maison de l’Ondin est représentée par le plan découpé de deux étages avec çà et là des troncs d’arbres morts qui structurent l’espace, un lieu glacé et sans âme aux couleurs gris bleutées où vivent des êtres sans chaleur, et dont on comprend aisément qu’une jeune fille ait grand envie de s’échapper. Un des pièces de l’étage supérieur a pour mur du fond une paroi en verre dépoli translucide où viennent se dessiner des personnages du monde extérieur. La Jezibaba a tout de la méchante sorcière dans ses sinistres habits noirs emplumés. Le deuxième acte connaît un changement de couleurs avec la chambre du prince aux parois rouges et bleus sombres, une chambre dans laquelle Rusalka semble bien perdue dans sa pauvre robe de toile blanche, une tenue qui contraste avec la luxuriance de la robe de bal et la cape de plumes lie-de-vin de la princesse étrangère. La couleurs chaudes n’apportent qu’un réchauffement factice et l’ambiance reste lugubre, la trahison et le désespoir sont au rendez-vous. Ici encore, le dépouillement est de rigueur, les choix de la mise en scène ont  gommé la représentation du jardin  du château, de la cuisine ou des trophées de chasse. Au troisième acte on se retrouve à la maison de l’Ondin. Le prince désespéré vient demander pardon à la jeune femme qu’il ne peut oublier, mais elle l’avertit que son baiser ne peut que lui donner la mort. Sven Eric Bechtolfreprésente l’agonie puis la mort par une longue bande de tissu noir au moyen de laquelle Rusalka lie lentement le prince à un tronc, en effectuant de longs cercles concentriques autour de l’homme qu’elle aime, chaque cercle la rapprochant du bien aimé. Le tissu finit par emmailloter le prince auquel Rusalka donne enfin le baiser fatal.

Le chef norvégien Eivind Gullberg Jensen est parfaitement dans son élément pour conduire l’orchestre dans  cette oeuvre qu’il apprécie et connaît bien pour l’avoir dirigée notamment à Zurich, Rome ou Oslo, et dont il rend avec intelligence, précision et dynamisme l’atmosphère de conte de fées et la beauté mélodique tout en nous conduisant en contraste dans la douloureuse dramatique de l’oeuvre. Le plataeu, exceptionnel, est à l’aune de l’incomparable qualité de l’orchestre. Camilla Nylund reprend ici un de ses rôles fétiches avec une maestria vocale consommée, chantant plus qu’elle ne joue  (- mais peut-être est-ce dû à la direction d’acteurs – ), commençant plus en douceur avec une chanson à la lune mélodieuse et envoûtante, terminant plus en force avec un troisième acte aux puissances déchirantes. Jongmin Park donne toute la carrure de sa basse profonde à l’Ondin qu’il avait déjà interprété avec succès à Vienne, souvent puissant mais faisant aussi preuve de grande sensibilité dans les expressions plus pathétiques. Le ténor améraicain Brandon Jovanovich prête sa belle stature et la chaleur et les richesses de son timbre au Prince, un rôle qui lui a valu un franc succès au MET la saison passée. Son interprétation de la scène de la mort est particulièrement poignante. Nadia Krastevareprend le rôle de la princesse étrangère qu’elle a pratiqué avec tant de succès les plus  grandes scènes, elle dote son beau mezzo de toute la hargne dédaigneuse et jalouse qui caractérise son personnage.  La Jezibaba de Monika Bohinec, qui a également la princesse étrangère à son répertoire, a des noirceurs encore plus machiavéliques. Stephanie Houtzeel interprète avec beaucoup d’humour et un beau jeu de scène les frayeurs justifiées du garçon de cuisine. Wolfram Igor Derntl prête son torse de rêve et ses bras musclés au chasseur qui n’est vêtu que d’une seule culotte tyrolienne. A voir un tel coffre, on s’étonne cependant de la puissance plus relative de l’émission vocale. Enfin Maria Nazarova, Szilvia Vörös et Margaret Plummer chantent avec talent les parties des ondines vampires.

Luc Roger