Festival de Lucerne. Orozco-Estrada et le Wiener Philarmoniker interprètent Dvorák et Korngold

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Andrés Orozco-Estrada (Photo Patrick Hürlimann / Festival de Lucerne)
Andrés Orozco-Estrada (Photo Patrick Hürlimann / Festival de Lucerne)

L’Orchestre philarmonique de Vienne (Wiener Philarmoniker) était à la fête au Festival de Lucerne, avec une soirée chargée en émotions intenses. Le chef colombien Andrés Orozco-Estrada, qui succédera en 2021 à Philip Jordan à la tête du Wiener Symphoniker, a dirigé la première de ces deux soirées avec des œuvres de deux compositeurs européens qui avaient, pour des raisons fort différentes, travaillé aux Etats-Unis : Antonín Dvorák et Erich Wolfgang Korngold. Dvorák qui dirigea de 1892 à 1895 le Conservatoire national de New York, où il tint une classe de composition, et qui composa à cette époque sa 9e symphonie dite « La Symphonie du Nouveau Monde », dont le succès foudroyant de la première audition se répète depuis à chaque exécution sans jamais se démentir. Korngold avait quant à lui vécu à Hollywood à partir de 1934 pour s’y installer définitivement en 1936 et adopter la nationalité américaine en 1943.

La soirée commence avec La Sorcière de midi,  est un des quatre poèmes symphoniques écrits par Antonín Dvorák  à la fin de sa vie, et qui est tout empli de l’atmosphère de sa Bohême natale. L’oeuvre, composée en 1896 s’inspire d’une  ballade d’un  recueil, Kytice z pověstí národních (1853-1861) – Bouquet de poèmes nationaux, de Karel-Jaromir Erben, un célèbre folkloriste et fabuliste, collecteur de chansons et contes de fées populaires tchèques. Le conte narre l’histoire d’un enfant capricieux et difficile qui épuise sa mère qui, pour le calmer, menace d’appeler la sorcière de midi.  Mais voilà que la sorcière se manifeste vraiment et veut emporter l’enfant. L’histoire se termine de manière tragique par la mort de l’enfant. Le poème de Dvořák est une pièce brillante qui suit très précisément le fil narratif du conte. Pour qui connaît l’histoire, c’est un émerveillement de l’entendre exprimée dans une orchestration qui la dévoile dans le flot lumineux, scintillant et coloré de son imaginaire romantique. Andrés Orozco-Estrada s’en fait le narrateur sautillant, le chef anime l’orchestre de son langage corporel très expressif et souriant, avec une vivacité de lutin qui se combine avec une extrême précision. Les musiciens du Wiener Philarmoniker semblent à la fête et ce premier petit quart d’heure de musique augure d’une grande soirée musicale.

À cette oeuvre enchanteresse succède la complexité du concerto pour violon (op. 35) de Korngold, une des oeuvres préférées du violoniste grec Leonidas Kavakos, artiste étoile du festival d’été lucernois. Ce concerto,  qui emprunte son contenu thématique aux films des années 30, avait été rédigé aux dires du compositeur  « pour un Caruso du violon, plutôt que pour un Paganini ».  La finesse d’interprétation de Kavakos, sa relation complice avec l’orchestre, la simplicité et la modestie de sa présentation emportent l’adhésion du public sous le charme des douceurs raffinées et délicates de son vibrato que viennent compléter des moments de vivacité et de puissance qui culminent dans un final époustouflant. Aux rappels, le violoniste virtuose donnera encore l’adaptation pour violon des Recuerdos de la Alhambra de Francisco Tárrega.

En seconde partie, Andrés Orozco-Estrada et le Wiener Philarmoniker ont donné une interprétation inspirée de la Symphonie du nouveau monde de Dvorák :  la clarté et la précision n’ont d’égal que la parfaite unisson de l’exécution dirigée par un chef qui allie un entrain enjoué et une intelligence analytique et qui déploie les splendeurs de la partition avec un sens aigu de la pédagogie, en utilisant des moments de silence pour en appuyer les effets et en ouvrant le champ aux colorations personnelles des interprètes. Le Maestro et l’orchestre rendent avec une chaleur amoureuse la modernité des rythmes de la composition, sa thématique originale qui contient les particularités de la musique indienne, ils donnent à voir ce nouveau monde avec ses caractères et ses couleurs comme  le ferait une grand production cinématographique.

Aux applaudissements, le très charismatique Andrés Orozco-Estrada offrira, en appelant la claque du public, Ohne Sorgen!-polka schnell de Josef Strauss, une touche finale légère et entraînante très viennoise qui termine la soirée dans le sourire et la  bonne humeur.

Luc Roger